Sommes-nous condamnés à reproduire les erreurs du passé ?

Suite à la parution sur notre blog Echocitoyen du billet « Pays Toy », des Luzéens nous ont fait parvenir un article extrait du Monde Diplomatique signé de Philippe Deschamps, datant de 2008 et intitulé « La Montagne victime des Sports d’Hiver ».

Cet article reflète à merveilles nos points de vue, étayé de surcroît d’argumentations et d’exemples chiffrés. Même si ces arguments concernent avant tout le massif alpin, nous pouvons tirer les leçons de ces échecs.

Voici l’essentiel de cette réflexion à partager, à méditer, à débattre. Seule l’analyse collective évitera demain les écueils du coup par coup, et de l’utilisation des solutions galvaudées des années 70 :

« Invoqués dans les moments difficiles, les caprices du climat (hivers trop doux) révèlent des problèmes structurels plus profonds. », « L’équipement des plus beaux sites a conduit à la banalisation des paysages ; l’uniformisation est allée de pair avec l’internationalisation et la perte des particularités culturelles. Les lieux et les offres deviennent interchangeables. On construit des mondes artificiels qui n’ont plus de rapport direct avec la région et ses habitants ».

Cet argument d’uniformisation des offres a été longuement détaillé dans l’article « Pays Toy » de notre blog. Il eut été très pertinent, et ce, depuis plusieurs années, de jouer la démarcation plutôt que de plagier le mode de développement alpin que l’on peut qualifier de rêve perdu.

« La crise des sports d’hiver souligne les contradictions d’un modèle de développement basé sur « l’aménagement » de la montagne vécu comme équipement en infrastructures urbaines et récréatives tournées vers la mono activité du ski alpin. La prédation d’espaces naturels exceptionnels a porté des atteintes irréversibles à la culture locale, aux paysages, à la faune et à la flore qui faisaient l’identité alpine.

Comme l’organisation touristique tue le voyage, l’aménagement tue  le rêve.

Le client doit accepter le produit standardisé du « tout ski », dévoreur d’équipements artificiels, l’exemple français est largement accepté comme la caricature de ce modèle d’industrie touristique qui fut imposé par la volonté de l’État à la fin des années 1960 ».

On assiste alors à une véritable ruée vers l’or blanc avec une interventionnisme politique sans précédent :

« Ce  volontarisme d’État est légitimé par l’exode rural qui a frappé durement les régions de montagne, le plan neige prévoit la construction de lits par centaines de milliers : on agit au coup par coup, on innove, on improvise car il faut agir vite, et si possible sans donner trop d’informations sur ce qu’on fait ».

« Le bétonnage en règle de la montagne se fait dans le plus grand mépris pour le caractère des lieux, la protection des sites, la sécurité, les droits des habitants et même ceux du client. La rupture des liens sociaux traditionnels est consommée avec les bénéfices tirés par les plus chanceux, tandis que les autres sont recrutés comme « OS des neiges » ».

Jusqu’en 1982, la neige est au rendez-vous, les vacances de février sont plus étalées, le système ne montre pas encore ses faiblesses. Pourtant, l’industrie du ski est déjà sur la mauvaise pente :

« A mesure que l’industrie du ski s’est trouvée en décalage avec les formes successives de l’imaginaire récréatif dominant, ses contradictions n’ont fait que s’accroître, et l’or blanc s’est peu à peu transmuté en plomb, en une sorte d’alchimie inversées qui semble de plus en plus irréversible ».

Devant les difficultés, beaucoup d’élus et de décideurs pensent… qu’il faut investir à une plus grande échelle. La fuite en avant a commencé :

« Des dogmes s’installent, comme le seuil des cent kilomètres de pistes au minimum. Mais la standardisation ne convient guère au public ; les vacanciers préfèrent la moyenne montagne, pour peu qu’elle soit enneigée ». « On entre dans la course au gigantisme par l’interconnexion des domaines. Pour afficher le plus grand nombre de kilomètres de pistes du monde en se raccordant par un téléphérique. Aux  commandes de ces stations géantes sont apparus de nouveaux opérateurs aux objectifs purement financiers, principalement la Compagnie des Alpes, émanation de la Caisse des Dépôts et Consignation ».

Dès le milieu des années 1970, les scandales immobiliers ternissaient déjà l’image des stations :

« Seule la mobilisation des défenseurs de la montagne a permis d’empêcher une partie des projets d’équipements les plus aberrants ou d’obtenir, en contrepartie, le classement de zones sensibles (Vaujany, Saint-Christophe-en-Oisans, Platé , etc…) ».

Cette conception est une véritable singularité française face au réchauffement, on cherche des solutions :

« Le danger est grand, estime un rapport publié par la Commission Internationale pour la protection des Alpes, que la peur d’un changement climatique pousse aujourd’hui à construire des remontées mécanique qui seront les ruines de demain ».

« L’utilisation de « neige de culture » conduit à renforcer encore l’emprise des stations et la pression sur un milieu fragile. Il faut aussi niveler toute aspérité rocheuse pour permettre de skier avec très peu de neige ». « Des reliefs karstiques remarquables du Vercors, du Grand Massif, du Dévoluy ou de la Pierre-Saint-Martin ont été ainsi détruits à la pelleteuse, sans aucun égard pour le contexte hydrogéologique ».

« Alors que l’immobilier se dégrade, la pression foncière ne faiblit pas. De nombreux travailleurs en station sont obligés de se loger dans la vallée. Le tourisme était censé assurer l’avenir des enfants du Pays. Beaucoup doivent s’exiler vers les villes pour se loger, tandis que ces centaines de milliers d’appartements restent vides dans les montagnes ».  « Cela pousse les promoteurs à construire toujours plus de nouveaux lits pour les vendre, plutôt que d’entretenir, de réhabiliter et de faire vivre l’existant ». « On s’enrichit plus facilement avec l’immobilier qu’avec le tourisme… »

« Prenant très tardivement conscience « du fossé » entre l’attente d’évasion des vacanciers et une offre standardisée, les décideurs les moins rivés à leurs résultats à court terme tentent de promouvoir un discours plus responsable ». « Il sera cependant plus difficile de rompre avec la monoactivié du ski alpin et de résoudre la contradiction des aménagements touristiques détruisant le rêve qu’ils étaient censés mettre à la portée de tous. La question des friches touristiques n’est encore qu’à peine effleurée. L’héritage de la ruée vers l’or blanc risque d’être lourd pour les générations futures, et en particulier en France ».

Le plus inquiétant pour ce qui nous concerne est, que tout ce qui a grippé ailleurs la mécanique du ski, obligeant des restructurations en profondeur, n’a pas servi la réflexion de nos responsables locaux.

Au moment où, ailleurs les expériences désastreuses des résidences de tourisme et des stations en friche devaient nous rendre prudents, nos élus continuent la promotion de ces solutions du passé, avec une aveugle conviction ne laissant place à aucun doute… et encore moins aux arguments des défenseurs d’un « autre développement » pour la montagne et ses villages.

Ce qui était pardonnable dans les années 70 à 80 n’est plus excusable à ce jour. Ne dit-on pas : Errare humanum est, perseverare diabolicum (L’erreur est humaine, persévérer est diabolique). Nos élus continuent à mettre en parallèle le taux de fréquentation touristique d’hiver avec le nombre de lits, oubliant sans émoi la douloureuse concurrence imposée aux hébergeurs locaux par la création des lits des résidences appartenant à des promoteurs voyous.

La création de la remontée lourde à Larise est un exemple de plus des solutions à l’emporte- pièce programmées pour nous guérir et qui nous laisse, le lendemain, bien plus malade. Il existe pourtant dans nos pays voisins des exemples de développement maîtrisé à l’échelle humaine, et qui, curieusement, sont les véritables gagnants dans ce contexte difficile.

Par exemple : « l’Autriche a beaucoup moins « bétonné » ses montagnes et compte deux fois moins de lits que la France. Mais les pensions, chambres d’hôtes et hôtels représentent 68% des nuitées ».

Il en est de même pour la Suisse et l’Italie dont les stations ont su préserver une ambiance bien plus authentique. Cela explique ces chiffres étonnants :

–          La France est le premier pays au monde pour le nombre de stations.

–          Pourtant en 2008, son chiffre d’affaires des sports d’hiver était de 6 milliards contre 10 milliards en Autriche.

Certes l’Autriche est la patrie du ski mais on peut faire le même constat pour un grand nombre de stations de Suisse et d’Italie. Ils ont moins de lits, moins de stations, moins de remontées, et pourtant plus de chiffres d’affaires, de plus ce type de développement profite aux commerces, aux hôtels, aux hébergements, locaux, bref, à la multi-activité. Ce mode de développement participe à l’enrichissement des habitants plutôt qu’à des promoteurs et organismes qui oublient leurs victimes aussi facilement que leurs dettes. Certains d’entre eux, comme N.P.Y. prospèrent d’ailleurs sur nos outils de travail, semblant ne pas connaître la crise, idem pour les promoteurs de résidences…

Confortons nos outils, améliorons nos acquis, créons des espaces touristiques de qualité. Il est déjà tard pour se repositionner, mais il est grand temps de tendre vers des modèles authentiques et d’avoir des projets à long terme. La stratégie des années qui viennent conditionnera l’avenir de nos enfants, avenir à ce jour bien compromis. C’est notre modèle de développement touristique qui est en cause ; il était plus facile de préserver notre authenticité d’hier que de la retrouver aujourd’hui.

Il faudra, pour ce faire, au moins autant d’idées que de subventions !!!

Annie Sagnes.

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2 réflexions au sujet de « Sommes-nous condamnés à reproduire les erreurs du passé ? »

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