Le bonheur est dans le pré

Face aux crises alimentaires et financières mondiales, la Chine, l’Egypte, l’Indonésie, l’Inde, le Japon les Etats  du Golfe (Arabie Saoudite,  le Qatar, les Emirats Arabes unis, le Koweït, Oman, Bahreïn)…. achètent en masse des terres agricoles notamment  en  Afrique pour rompre avec leur dépendance alimentaire.

Paradoxalement la France, qui n’est pas ciblée par ces achats, a perdu  7 millions d’hectares de surface agricole entre 1960 et 2010, au profit de la forêt, de l’extension des villes avec le développement  de l’habitat pavillonnaire, et des grandes infrastructures (autoroutes, TGV, aéroports …).  Nous consommons ainsi chaque année 66 000 hectares  de surface agricole soit l’équivalent d’un département tous les 10 ans.

Sans être aussi dramatique, la situation dans les Hautes Pyrénées est qualifiée de sérieuse : Nous avons perdu entre 1980 et 2000, soit en 20 ans,  9000 hectares de surface agricole productive. Les ceintures  périurbaines des villes  et les fonds de vallée en montagne  ont  été  les secteurs les plus touchés.

Le canton de Luz n’a pas été épargné,  loin s’en faut,  par cette situation. Nous avons vu ainsi disparaitre en fond de vallée en un peu plus d’un demi siècle, la plus grande partie des prés de Villenave  et de la Lanne  et un peu partout  bon nombre d’hectares  de bonnes terres agricoles   bien plates ou presque.

Au fil des ans, nous avons donc soustrait à nos éleveurs   une grande partie de ces prairies,  sur lesquelles ils produisaient, à raison de deux à trois coupes par an une bonne partie de leur réserve fourragère, alors que dans le même temps, faute de bras dans l’exploitation familiale, ils n’étaient plus en mesure de travailler les terres non mécanisables

Cette appropriation  au profit de lotissements pavillonnaires, de résidences secondaires, d’équipements structurels, de terrains de camping, d’écoles, de centres de loisirs et de maisons individuelles, était elle justifiée ? Probablement oui dans la majorité des cas mais devons-nous pour autant continuer ainsi ?

Tout dépend du devenir que nous souhaitons pour notre canton et de la place que nous voulons réserver à notre agriculture de montagne.

Comme nous le disent les services de l’état dans leur lettre du 02/12/2007 « l’agriculture de montagne, avec son utilisation des zones intermédiaires et estives, ne pourra se maintenir durablement que si elle conserve, avec une pérennité assurée, des points d’ancrage forts, sur des terrains accessibles, plats et mécanisables pour une production fourragère optimale »

Alors que souhaitons-nous ? Le maintien de cette activité ancestrale qui fait partie intégrante de notre patrimoine et de notre culture, ou sa disparition progressive au profit du béton  et du bitume, quitte à fêter la St Michel avec du mouton australien ou néozélandais ?

Je pense que la majorité des Toys, sont comme moi largement favorable à la première solution, mais faudrait-il encore qu’ils en aient individuellement et collectivement la volonté, ce qui ne semble pas être tout à fait le cas aujourd’hui.

Nous avons en effet déploré récemment  la colonisation de bon nombre d’hectares de prairies  au profit des résidences de tourisme,  supposées régler la sous fréquentation de la station de l’Ardiden  et qui n’ont  rien réglé du tout.

Nous voyons aussi se construire encore  sur ces belles terres des maisons individuelles,  ce qui est certes regrettable mais sans aucune commune mesure avec les quelques projets d’envergure que nous concoctent  nos élus.

Nous entendons en effet beaucoup parler d’un projet de gendarmerie qui dévorerait une bonne partie des près situés en face du casino. S’est-on seulement posé sérieusement la question de la réhabilitation et de l’agrandissement du bâtiment actuel ? Peut-être pas.  Et puis pourquoi  loger les gendarmes sur leur lieu de travail ? Loge-t-on encore les militaires et leurs familles dans les casernes, les policiers dans les commissariats, les enseignants dans les écoles et le personnel de santé dans les hôpitaux ? Le problème du maintien des terres agricoles a-t’il  été abordé avec les représentants du ministère concerné ? Autant de questions qu’il serait bon de poser à tous ceux qui ont en charge ce projet.

Et puis et surtout quand nous prenons  connaissance de l’étude qui porte sur la création d’une remontée lourde entre le fond de vallée et la station de Luz-Ardiden, nous apprenons qu’un peu plus de 3 hectares, au minimum, de prairies de fauche en terrain plat vont être sacrifiées au lieu dit « Larise » sur la commune de Saligos, pour l’aménagement de la gare de départ et les parkings. Cette étude précise également  que les mesures compensatoires, autrement dit le remplacement de ces terres pour les éleveurs, ne pourra probablement pas se faire à l’échelle de la vallée. Si l’on ajoute à ces 3 hectares les surfaces nécessaires à la construction des nouveaux lits et aux zones d’activité, il n’est pas difficile de prédire que le lieu dit « Larise » aura fini d’exister dans sa quasi-totalité en tant que surface agricole. Là encore je m’interroge  sur le manque élémentaire  de respect dont font preuve les promoteurs de ce projet à l’égard de nos éleveurs,  mais aussi  quand je regarde le tracé de cette remontée depuis Saligos, du manque d’audace qui semble les habiter. Si cette liaison est vraiment nécessaire, ce qui est loin d’être prouvé, pourquoi ne pas défricher entre Sazos et le plateau de Cureille l’espace nécessaire pour ces équipements ?

Que l’on ne me dise surtout pas que ce n’est pas possible. Comme l’a si bien écrit et chanté Jean Ferrat dans La Montagne, nos anciens « Avec les mains dessus leurs têtes ils avaient monté des murettes jusqu’au sommet de la colline » et quelles murettes ! Alors si aujourd’hui avec les moyens modernes dont nous disposons, nous ne sommes pas capables d’en faire autant et de récupérer trois hectares de bosquets et de prés abandonnés pour implanter cette gare avec ses parkings, c’est à désespérer de tout.

Alors messieurs les élus, à quand un schéma de cohérence territoriale pour le canton qui permette enfin de pérenniser l’exploitation agricole de ces surfaces tant convoitées et qui vous oblige à sortir de cette logique de facilité,  qui consiste à penser que l’on ne peut construire que sur ces terres facilement accessibles et mécanisables.

Voilà un beau programme pour la Communauté de Communes du Pays Toy, quand sa très longue et douloureuse gestation sera enfin terminée et que ses représentants, ayant  pour certains fait taire leurs ambitions personnelles et leurs divergences,  pourront enfin se préoccuper  du devenir du canton.

Au  delà du problème agricole il m’est  très difficile de penser qu’un jour,  tous ces prés si bien entretenus  qui contribuent admirablement  au charme de notre vallée, puissent disparaitre de notre regard au profit de zones urbanisées. Que voulons-nous laisser en héritage à nos enfants ? Qu’il me serait agréable de pouvoir  m’imaginer qu’ils puissent dire un jour en regardant la vallée :

Merci les anciens d’avoir préservé ça. Oui vraiment le bonheur est dans le pré !    

JJ PUJO

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2 réflexions au sujet de « Le bonheur est dans le pré »

  1. Bonjour Jean Jacques
    Bassinés que nous sommes par la sottise, l’extravagance et l’indécence dès que nous « jetons » un oeil et une oreille sur.. les médias ……. ta réflexion menée avec tant d’acuité est une bouffée spirituelle rassurante…:)
    Je viens de terminer un livre auquel j’emprunte cette prohétie d’un Indien Cree et je me permets de la rajouter ici, en clin d’oeil..
    … » Quand le dernier arbre sera abattu, la dernière rivière empoisonnée, le dernier poisson capturé, alors seulement vous vous apercevrez que l’argent ne se mange pas. « …;)

  2. Le pastoralisme est un sujet trop souvent oublié dans nos colonnes et qui mérite pourtant d’être au centre de notre réflexion
    Tout comme christine, il me tient à coeur de souligner que l’article de jean -jacques est un article de fond, brillamment mené, posant la vraie question de l’avenir que l’on veut construire.
    Certains y verront de l’immobilisme ou de la nostalgie stérile : tout au contraire, il me semble visionnaire car seuls ceux qui auront su préserver et construire l’authentique subsisteront aux difficultés de demain
    annie

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